Le blues du voyageur

Il y a plusieurs mois, Pauline m’écrivait ces quelques lignes. Confuse, par son retour mais aussi, par l’expérience vécue en Nouvelle Zélande, elle ne souhaitait pas publier cet article directement. Je me suis alors penché sur la question. D’autres voyageurs, de plus ou moins longues durées, ressentent-ils la même chose ? Eux aussi, sont-ils confus et désorientés en poursuivant leur petit bout de rêve aux quatre coins du monde ?

Les blogs de voyage n’en parlent pas du tout lorsqu’ils commentent leurs périples. Le mal du pays est souvent abordé mais jamais, ils ne mentionnent ce blues teinté de culpabilité ressenti par le voyageur. Et pourtant, plus d’une personne se questionnent sur la valeur et la motivation d’un voyage lors de ces longs trajets ou heures d’attentes en tête-à-tête avec soi-même. Pour certains, la réponse est évidente : ils ont un stage, un projet, un site à alimenter et qui pourraient dans un futur proche leur permettre de vivre du voyage. D’autres hésitent et se questionnent sur le sens que devrait prendre leur vie : le voyage est pour eux un moyen de trouver du sens.

Un voyage peut-il être lassant ?

Certains répondront qu’il s’agit d’une antithèse. Un voyage ne peut pas, par définition, être lassant. Voyager c’est sortir de sa zone de confort et aller vers l’inconnu. C’est forcément palpitant. Oui, sauf que.

Pour Kiliaan, vloggueur sur Kix vous emmène, la lassitude du voyage se retrouve dans les petits moments. « Il y aégalement ces conversations très clichées entre routards basées sur le Big Three : « D’où viens-tu ? Où vas-tu ? Depuis combien de temps voyages-tu ? ». Des conversations qui deviennent rapidement identiques et présentent de moins en moins d’intérêt. » Une lassitude bien surmontable, selon Kix.

Mais cette lassitude peut être ressentie différemment selon les caractères des personnes. Fabian est parti pour la Nouvelle-Zélande en octobre 2014 avec un visa Vacances/Travail. Son but était de réaliser un roadtrip à travers le pays mais très vite, ce mode de voyage a commencé à le lasser : « Une ou deux semaines après mon arrivée, je me lançais dans un road trip de 2 mois et demi sur les deux îles. Vers la fin, je me rappelle très bien me questionner sur le sens de ce road trip et je me surprenais même à me demander si je ne commençais pas à être lassé de voir toutes ces merveilles. Il s’agit tout de même d’un sentiment difficile à avouer, à reconnaître quand on connaît la chance qu’on a de pouvoir réaliser un tel voyage. »

C’est cette pression de « réussite dans le voyage » qui apporte pas mal de questionnement. « J’ai la chance de voyager, je dois donc profiter de mon voyage à fond », et si votre voyage, la destination ne vous plaisait pas ? Et si le voyage à long terme n’était pas fait pour vous ?

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« Avant le grand départ, j’étais persuadé que j’étais parti pour voyager quelques années au minimum », avoue Fabian, « J’étais convaincu que le voyage était ma passion. (…) En fin de compte, après ces deux premiers mois de road trip, je me suis vraiment rendu compte que le simple fait de voyager ne me comblait pas. Je sentais qu’il fallait que je réalise quelque chose de concret, que je m’investisse pour un projet. Ce que je n’avais pas pendant ce road trip. » Fabian s’est alors dirigé vers un autre mode de voyage, plus posé : le woofing. Il a alors appris à développer ses compétences dans d’autres domaines et a pu donner une autre envergure à son visa Vacances/Travail.

Virginie est aussi woofeuse depuis plusieurs mois et travaille dans une maison d’hôtes en Slovénie. Mais les petites angoisses liées à son futur n’ont pas pour autant disparu. « Que vais-je devenir à mon retour ? » est une question récurrente pour les voyageurs. «  La vie, c’est déjà ça : ce que je vis, ce que je vois tous les jours. Le truc, c’est que parfois, je n’arrive pas à m’en convaincre. Mes angoisses prennent le dessus et je flippe en me demandant ce que je fais. C’est dommage parce que ça obscurcit ce que je vis. Ça met des ombres là où il ne devrait pas y en avoir et cela m’empêche de profiter vraiment. »

Le type de voyage influence particulièrement la perception du voyageur. Ce n’est que lorsque le voyageur le réalise qu’il pourrait enfin s’épanouir « … je me suis également rendu compte que ce type de voyage ne me convenait pas réellement et que je préférais une autre forme : le woofing. (…) Je le voyais et je le vois toujours comme un rêve que je visais et je suis extrêmement content d’avoir pu le réaliser », nous affirme Fabian. Une fois son rêve au bout des doigts, les nuages du blues du voyageur ne se dissipent-ils pas ?

S’habituer à l’extraordinaire 

Un autre facteur du « blues du voyageur » peut être pris en compte. La durée, aussi, a un solide impact sur notre façon d’aborder le voyage et partir plusieurs mois diffère sensiblement d’une semaine de vacances « ordinaire ». Au même titre qu’on peut se lasser de son quotidien, il est également possible de se lasser de l’extraordinaire et, de tomber dans une « routine ».

Pauline s’explique : « Les premiers pas d’un voyage sont toujours les plus forts. Le premier achat, la première rencontre, le premier fou rire, le premier coucher de soleil. J’allais de “aaah” en “oooooh” et je passais la majeure partie de mon temps la bouche ouverte à penser à la chance que j’avais. » Kiliaan a ressenti les mêmes sensations au cours de sa traversée de l’Amérique du Sud en sac-à-dos. « Les premières semaines, la moindre chose nous impressionne et nous émerveille. Un enchantement qui retombe inévitablement au fil des mois et qui peut devenir de plus en plus difficile à atteindre. L’astuce est de ne jamais comparer et de vivre les choses telles qu’elles se présentent à vous, sans penser à quel point « c’était mieux dans tel pays » ou « meilleur dans telle région ». »

Dans un deuxième temps, toujours le sourire aux lèvres et le selfie au bout du fusil, Pauline a, elle aussi, commencé à se poser quelques questions. “Est-ce que cela a un sens d’être ici ?“, “Ne devrais-je pas être ailleurs, à avancer ? » Même si les paysages changent, les visages joyeux défilent, quelque chose manque. Mais quoi ? « C’est en parlant autour de moi que je me suis rendue compte que je n’étais pas la seule à ressentir ça. Comme une sorte de culpabilité à réaliser ses rêves. Comme si la réalité qu’on a mis entre parenthèses l’espace de quelques mois débarquait sans crier gare, avec la ferme intention de nous récupérer. Comme si vivre toutes ces belles choses était trop beau », décrit Pauline.

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Cette pensée venait et repartait régulièrement dans la tête de Pauline. Pas assez forte pour l’empêcher de profiter de ce qu’elle voyait, mais pas assez contrôlable pour lui donner l’impression que sa présence en Nouvelle-Zélande en ce début d’année 2015 était 100% légitime. « J’y ai beaucoup réfléchi. Le choix de partir est aujourd’hui une dérive tolérée, mais les bénéfices qui en ressortent, bien qu’admis, restent trop en marge de ce que la société exige de nous. Ouverture d’esprit, connaissance d’autres cultures, débrouillardise, ça rapporte combien tout ça en euros? La société nous a formaté à penser en terme de rapport coût-avantage, et, force est de constater qu’il est difficile de se débarrasser de cette idée, même à 18 000 km de chez soi. »

La société serait-elle la source de cette pression et donc, de ce sentiment de culpabilité ? « Moi, je voudrai me dire et me sentir libre de faire ce qu’il me plait, ce qui me porte et ce qui me fait rêver. Cependant, quand je compare ma vie, mes projets à ceux de mon entourage, de mes amis, j’ai parfois l’impression que je ne “construis pas: pas de CDI, pas de job, pas d’appart’. Catastrophe. Où va-t-on? Que fait-on? On vit! » me confie Virginie. N’est-ce pas ça le plus important ? Vivre son voyage intensément sans (trop) réfléchir aux aboutissements professionnels (ou non) de celui-ci. Fabian a aussi eu ce questionnement : « On se demande si le choix qu’on a fait est le bon, si on ne perd pas du temps, si le voyage nous apporte réellement quelque chose, si ce choix est réellement personnel ou s’il n’est pas simplement influencé par une nouvelle tendance, un effet de mode. (…) Je répondrais que j’ai bien fait de réaliser ce voyage, que j’ai encore toute la vie pour travailler et rentrer dans le « moule » si je le souhaite car il est probable que je n’aurai plus la chance de réaliser un tel voyage. »

Travel is the only thing you buy that makes you richer

Être confronté à de nouvelles situations, une nouvelle langue ou culture forge le caractère. Grâce à ses voyages enInde et au Sénégal, Bérénice a réalisé la chance qu’elle avait de vivre dans un pays développé : « En tant qu’occidental, tu te bas quotidiennement pour ne pas te faire arnaquer, pour trouver ta place dans ce pays qui t’accueille, pour t’affirmer un peu plus comme un “local” de jour en jour et non, pas comme un touriste. Tu manges comme eux, tu apprends le coût de la vie, la langue-du moins les bases-, les coutumes, les horaires, tu voyages dans les mêmes transports, etc. Bref tu montres que tu connais… ». Ce sont toutes des situations dans lesquelles la débrouillardise et l’esprit critique sont mis à l’épreuve. Des atouts qui seront bien plus que nécessaires dans le monde du travail.

L’expression récurrente « Travel is the only thing you buy that makes you richer » se confirme. Un autre exemple : le voyage de Fabian lui a permis d’accroître ses compétences dans de nouvelles activités. « Après 6 années d’études « intellectuelles », j’avais la sensation que je ne savais pas faire quelque chose de concret de mes mains. Je n’avais pas ce lien, celui de la main, qui devrait réunir l’homme et la nature. (…) Cependant, j’aurais tout de même exercé certaines de mes compétences lors de ce voyage avec entre autre des formations sur les réseaux sociaux, un reportage sur le woofing, lancé un blog sur la nourriture, fait de la photo. Et j’ose espérer que mon futur employeur pensera que le voyage procure des atouts et verra mon expérience comme quelque chose de positif. »

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Et c’est seulement après, quand on retourne dans son quotidien, le vrai, que l’ennui, les rencontres, l’extase et les moments futiles qu’on a vécu là-bas prennent tout leur sens.

« Maintenant que je suis rentré au pays, je réalise toutefois que je n’en ai pas fini avec les voyages et que j’ai encore besoin de découvrir le monde avant de me poser. C’est donc une parenthèse qui sera bien plus large que prévue et que j’exploiterai un maximum dans un but personnel, mais également professionnel à travers ce fameux projet (ndlr: Kix vous emmène), quitte à devenir un « tremplin ». Seul l’avenir me le dira… ». A peine rentré, Kiliaan préparait déjà son prochain voyage. Bérénice, elle aussi, envisage de repartir. « Pour moi, gagner sa vie revient à économiser de l’argent pour pouvoir voyager davantage. Je vois le voyage comme des parenthèses nécessaires à une vie professionnelle, à une vie normale. »

Le voyage nous permet de grandir et de nous épanouir. Ce n’est qu’après coup, une fois le nuage de cette petite culpabilité à réaliser ses rêves bien loin, que l’on se rend compte des bénéfices du voyage. Grâce à son expérience et ses rencontres en Nouvelle-Zélande, Fabian a compris que le bonheur ne se trouvait pas forcément dans le chemin tout tracé par la société. « Lors de ces différentes expériences, jai eu lopportunité de vivre avec des familles, des personnes avec des parcours de vie tellement différents. Mon acquis le plus riche, c’est eux qui me l’ont apporté. A travers leurs histoires, leurs expériences, leurs différences, je me suis rendu compte qu’il ne fallait pas nécessairement suivre la masse ou suivre le chemin de vie imposé par la société comme une norme pour devenir heureux. Ces personnes ont eu toutes des parcours différents et pourtant elles sont toutes arrivées à cet objectif ultime qu’est le bonheur. Et je pense que pour arriver à ce stade, elles ont tout simplement suivi leur instinct. »

Ne faudrait-il donc pas simplement trouver son voyage, rechercher son F ici ou ailleurs ?

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